Regard psychanalytique sur le sport
Norbert SILLAMY
« Les Cèdres », 11 parc Amiral Emeriau
83000 Toulon (France)
Résumé
Le développement harmonieux de l’homme n’est plus la préoccupation essentielle du sport ; cette notion a été supplantée par le concept de « performance ». La recherche de la performance, encouragée par les sponsors et un public en quête de sensationnel, nous amène à mesurer les records non plus en secondes, ni même en dixièmes, mais en centièmes de secondes. Est-ce que cela a un sens au niveau humain ? Mais ce qui est plus grave encore, c’est que la concurrence généralisée, la compétition exacerbée font le lit de toutes les dérives : du dopage, de la tricherie et de la violence. Désormais, comme le dit justement l’entraîneur Fernand URTEBISE, « l’athlète est au service de la performance. Il sert à fabriquer du profit. Il fait gagner de l’argent. » Pouvons-nous remédier à cette situation ? Nous croyons que cela est possible.
Mots clés
Argent – compétition – dopage – éducation – fair-play – performance.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
2
Réf. NS/MC – 10/09
Monsieur le Recteur de l’Université
Monsieur le Doyen
Mesdames et Messieurs les organisateurs du colloque
Mes chers collègues
Mesdames et Messieurs
C’est avec un grand plaisir que je suis parmi vous aujourd’hui et je remercie les promoteurs de cette manifestation de m’y avoir convié.
INTRODUCTION
J’ai mis en exergue de ma conférence deux citations. La première est d’Eric WEIL, qui fut naguère professeur à la Sorbonne (Paris), et la seconde d’Albert CAMUS, Prix Nobel de littérature (1957), un « pays », comme on dit familièrement, puisqu’il est né en Algérie à Mondovi (aujourd’hui Deraan).
Eric WEIL affirme que : « tout homme, qu’il le veuille ou non, éduque par son discours et sa manière d’agir, ceux avec lesquels il est en rapport. » Ainsi, vous le comprenez, que je le veuille ou non, bien que je me présente comme étant psychanalyste, c’est en éducateur que j’interviens aujourd’hui.
J’ai retenu le propos d’Albert CAMUS parce qu’il montre que le sport peut être un bon moyen d’éducation. Voici ce que cet ancien footballeur, gardien de but, nous dit : « Le peu de morale que j’aie jamais su, c’est le sport qui me l’a appris ». Albert CAMUS n’acceptait pas « le monde tel qu’il est », il
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
3
militait pour une société plus juste et plus solidaire, dans laquelle le sport et le théâtre « ces deux universités », comme il les qualifiait, devaient occuper une position de choix dans le processus de socialisation des jeunes, dans l’éducation morale et civique, ce que nous appelons « l’éducation à la citoyenneté ».
Je pense qu’avec un tel parrainage, je peux m’aventurer à porter un regard psychanalytique sur le sport, sans faillir ni à ma mission éducative, ni à ma fonction d’analyste.
L’Algérie est un pays jeune et ambitieux et ses élites tablent, avec juste raison, sur l’éducation – y compris l’éducation physique et sportive – pour lui donner les cadres administratifs, économiques et culturels dont elle a besoin et qui feront d’elle une grande nation moderne.
Le premier Colloque international sur le sport universitaire de Tlemcen, fait partie de ce noble projet. Neuf thèmes y seront envisagés. Ma conférence s’inscrit dans le premier thème. Elle a pour titre :
Regard psychanalytique sur le sport
Vous vous demandez pourquoi j’ai gardé cette référence à la psychanalyse alors que j’ai annoncé que je ferai oeuvre d’éducateur.
La raison en est que la psychanalyse, qui va au fond des choses et les expose en pleine clarté, participe à l’éducation des hommes et à leur libération. C’est, comme le dit le père de la psychanalyse à propos de la cure psychanalytique, une post-éducation.
C’est dans ce sens que nous devons entendre la formule fondamentale de FREUD :
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
4
wo Es war soll Ich werden
(« Où était le ça le moi doit advenir »)
Il faut, en effet, que les choses apparaissent au grand jour pour qu’on puisse les contrôler et les changer.
C’est à cette tâche que je vais m’employer aujourd’hui, en portant un regard lucide sur le sport, vous laissant le soin d’y réfléchir et de voir ce que vous pourriez améliorer.
Dans un survol rapide, je poserai trois problèmes :
- le sport et ses relations avec l’argent ;
- que faut-il penser des compétitions ?
- le sport peut-il être un moyen d’éducation civique ?
Mais d’abord, qu’est-ce que le sport ?
DÉFINITION
Comme vous le savez, le terme sport est un mot anglais ; il vient de l’ancien français desport, qui signifiait amusement. Initialement, en effet, cette expression s’appliquait à des jeux physiques, individuels ou collectifs, que l’on pratiquait pour se divertir et se délasser. Puis les choses se sont organisées, des compétitions ont eu lieu, le public s’y est intéressé, les médias s’en sont emparés et aujourd’hui, quand on parle de sport, on a autre chose en tête que l’amusement.
PREMIÈRE PARTIE : L’INFLUENCE DE L’ARGENT
1. LE SPORT COMME VOCATION PROFESSIONNELLE
C’est ainsi par exemple qu’un garçon de 10 ans à qui je demandais pourquoi il faisait du sport, répondit : « je fais du sport, parce que c’est ma destinée d’être footballeur professionnel ».
Ainsi pour cet enfant – comme pour beaucoup d’autres de ses camarades – la fonction première du sport n’est plus
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
5
l’amusement, mais ce qui va lui permettre d’avoir un métier et de gagner beaucoup d’argent. Gagner beaucoup d’argent tout en jouant, n’est-ce pas la vie rêvée pour un enfant ? Tous ces jeunes admirent les grands joueurs comme Zidane, Platini, Pelé ou Ronaldo NAZARIO. Lui aussi est né dans une famille très pauvre, habitant dans les favelas (bidonvilles de Rio de Janeiro). Il n’a pratiquement pas été scolarisé et sait à peine lire. Mais à 16 ans il était déjà joueur professionnel, et aujourd’hui il est riche à millions (ses revenus étaient estimés en 2003 à 18 millions d’euros).
Ces grands champions exercent une véritable fascination sur les enfants et les adolescents lesquels rêvent de les égaler. Sait-on, par exemple, que Barack OBAMA, l’actuel président des Etats-Unis, a eu lui aussi, comme objectif, jusqu’à l’université, de devenir basketteur de haut niveau ?1.
2. L’INFLUENCE DES MÉDIAS
Les médias ont porté au pinacle le sport qui, désormais mobilise l’attention des foules, possède ses propres journaux et est présent, quotidiennement, dans les actualités télévisées. Par voie de conséquence, le sport draine des capitaux considérables qui font la fortune des champions et des clubs professionnels mais, en même temps, « chosifient » les hommes. Les techniques de marchandisage considèrent les athlètes comme une denrée rare. N’entendons-nous pas régulièrement que tel joueur de haut niveau a été « vendu » pour des millions d’euros à un grand club ?
Le sport d’aujourd’hui est inféodé à l’argent. Cette situation présente de nombreux inconvénients car les commanditaires ne sont pas des philanthropes. S’ils investissent d’énormes capitaux dans le sport c’est pour faire connaître leur marque ;
1 LESNES, Corine, 2009. – « Lettre des Etats-Unis », Le Monde, jeudi 10 septembre 2009. Courriel :
lesnes@lemonde.fr
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
6
ils paient pour que le nom de leur entreprise s’affiche en grandes lettres sur les murets des stades, sur les flancs des voiliers, partout où cela est possible.
Le sport est pour eux une formidable vitrine publicitaire que des centaines de milliers de personnes regardent quotidiennement, grâce à la télévision. Aussi, exigent-ils des joueurs du spectacle, des performances, du sensationnel, et exercent sur eux une pression psychologique permanente, relayée en cela par les clubs de supporteurs. On attend d’eux qu’ils gagnent, qu’ils se dépassent, sous peine d’être voués aux gémonies, livrés au mépris du public.
3. SURENTRAÎNEMENT ET DOPAGE
Pour ces malheureux athlètes, le sport est loin d’être un amusement. Il ne se passe pas de jour sans entraînement ; beaucoup se surentraînent, pour améliorer encore et toujours leurs performances. Ils sont devenus des « forçats » du sport.
Poussés dans leurs retranchements, faisant confiance au médecin du club, ils prennent des remontants, des stimulants, des produits interdits car ils veulent retrouver les lumières du stade et les applaudissements.
4. PEUT-ON EVITER LE DOPAGE ?
A mon avis, cela est possible à certaines conditions.
Un athlète de haut niveau peut éviter de se doper,
a) tout d’abord en analysant avec un psychologue du sport ses motivations, afin de savoir si celles-ci sont suffisamment fortes et authentiques pour engendrer la volonté de gagner, et, pour cela renoncer à certains plaisirs, aux distractions de son âge, afin de se consacrer à sa préparation athlétique. Cette lucidité sur soi est fondamentale, car si une motivation forte
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
7
mobilise les énergies, une pseudo-motivation conduit à la catastrophe. Il arrive, en effet, que le désir affiché de devenir un champion ne soit que le reflet du désir des parents, la réponse du mineur à ceux-ci, pour leur faire plaisir. Une telle fausse motivation ne résiste pas aux épreuves du stade et le jeune peut s’arranger, inconsciemment, pour échouer et se blesser fréquemment.
Une psychologue du sport française, Gaëlle COLLOMB cite le cas d’une basketteuse qui se faisait entorses sur entorses. Ces blessures répétées cachaient en fait sa peur de devoir quitter le giron familial pour suivre sa carrière de championne (Vivre plus, n° 3, juillet 2002).
b) Il faut ensuite qu’il travaille la confiance en soi. Avoir confiance en soi c’est être assuré de ses possibilités par rapport à un but donné.
Chaque personne a une image de soi qui conditionne son comportement et les objectifs qu’elle s’assigne. Les sujets les mieux adaptés visent des buts réalistes, en rapport avec leurs capacités, et ne doutent pas de pouvoir les atteindre. Mais il arrive que l’ambition personnelle, alliée à celle des parents et des entraîneurs, amène certains à viser un but trop élevé, qui les expose aux désillusions, au doute, au défaitisme, au négativisme, à l’abandon.
c) Il est donc nécessaire qu’ils aient une claire vision de leurs compétences et un niveau d’aspiration en adéquation avec leur niveau d’expectation (c’est-à-dire le niveau que l’on s’attend à atteindre dans une épreuve, une tâche ou un match auquel on a déjà participé et que l’on aborde de nouveau. C‘est une attente réaliste, indépendante du niveau que l’on voudrait atteindre [niveau d’aspiration]).
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
8
d) Il faut enfin graduer les difficultés de façon que le sujet les aborde sans appréhension et avec des chances de succès.
e) La prévention du dopage passe aussi par l’information exacte sur les diverses substances dopantes et leurs effets.
Les psychologues du sport utilisent pour cela des DVD, des K7 vidéo, des bandes dessinées ou animent des groupes de parole, dans lesquels, les jeunes athlètes peuvent exprimer librement les difficultés qu’ils rencontrent, leurs craintes, leurs peurs, les tensions au sein de leur équipe, etc.
5. LE DOPAGE NE TOUCHE PAS QUE LES CHAMPIONS, LES SPORTIFS AMATEURS SONT AUSSI CONCERNÉS
Nous savons que les athlètes de haut niveau bénéficient d’un entourage performant : médecin, kinésithérapeute, préparateur physique, psychologue du sport, éducateurs sportifs diplômés ; ce n’est pas le cas des amateurs. Tout au contraire, ces derniers ont le plus souvent des entraîneurs bénévoles, sans qualification professionnelle, parfois déçus dans leur propre carrière sportive, qui voient, inconsciemment, dans leur rôle d’éducateurs sportifs le moyen de reprendre de l’importance dans le sport. Ils vont donc tout faire pour que les jeunes dont ils s’occupent entrent dans la compétition et deviennent des champions. S’ils gagnent ce sera leur oeuvre et, d’une certaine façon, le moyen de dépasser leurs échecs personnels : ils auront gagné « par procuration »
Dans le service « Ecoute dopage » (n° vert : 0 80015 20 00) mis en place par le ministère de la Jeunesse et des Sports, le 24 mars 1998, des jeunes de 14-15 ans racontent le discours auquel ils sont soumis : « sois tu prends ça, sois tu ne joues plus ! »2. Ils se plient donc à ce chantage, mais, ce qui nous semble très dommageable pour la santé publique c’est que le
2 BORDENAVE, Y., 1999. – Le Monde, mardi 23 novembre
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
9
dopage se répand chez les jeunes, ainsi que l’ont révélé différentes enquêtes. En voici deux, à titre d’exemple.
On a demandé à des étudiants américains de choisir entre deux propositions :
a) vous faites du sport, vous avez atteint un certain niveau. Vous continuez dans la même voie d’épanouissement physique sans sanction particulière ;
b) vous pouvez améliorer vos performances par un entraînement intensif et par la prise de stimulants et de produits dopants tels que l’Epo, et ainsi vous atteindrez la gloire, le succès. Mais le prix à payer est un raccourcissement de la durée de votre vie et la déchéance physique.
Le résultat est éloquent : plus de deux étudiants sur trois choisissent la deuxième solution, préférant la gloire momentanée à l’anonymat d’une vie modeste, banale mais heureuse.
Chez nous, en Lorraine, une enquête portant sur 1 500 sportifs âgés de 15 à 18 ans a montré que 3 à 4% avaient utilisé des produits dopants prohibés et 18% les ont « essayés par curiosité ».
Il y a même des jeunes qui prennent, dès l’âge de 12 ans, des stéroïdes anabolisants, d’autres, des tranquillisants pour calmer leur appréhension lors d’une rencontre sportive délicate.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
10
DEUXIÈME PARTIE : LA COMPÉTITION
Après avoir envisagé les effets de l’argent sur le sport, je voudrais réfléchir avec vous sur la notion de compétition.
Qui dit compétition dit rivalité, concurrence, lutte entre des personnes ou des groupes sociaux, toutes choses qui attirent l’attention du public et font le spectacle. C’est parce que les compétitions sportives sont un spectacle qu’elles drainent des capitaux. Sans compétition, il n’y a pas de spectacle et donc pas d’argent.
En favorisant la compétition comme elle le fait, notre société place le sport au coeur d’une idéologie de vainqueurs, qui justifie le succès au nom du mérite, mais en poussant quelques uns sur les podiums, elle ne prépare pas la jeunesse à être bien intégrée dans la société.
La compétition stimule les meilleurs, mais inhibe certains individus. Selon le psychiatre américain Rollo MAY , elle n’est favorable qu’à peu de gens ; elle est anxiogène et névrosante pour la majorité. C’est l’une des causes majeures d’une névrose culturelle qui accroît l’angoisse et l’hostilité à l’égard d’autrui, multiplie les échecs, fait des hommes des sujets soit totalement soumis et conformistes, soit au contraire des révoltés.
Le psychologue américain Muzafer SHERIF fit l’expérience suivante : il organisa un camp de façon à ce que se forment deux groupes rivaux, dirigés par deux leaders. Pour cela, il les engagea dans des jeux de compétition. Bientôt, ces deux groupes manifestèrent de plus en plus d’hostilité l’un envers l’autre que ni les repas pris ensemble ni les distractions communes ne purent réduire. La tension devint si grande que M. SHERIF dut inventer un incident sérieux, désagréable pour tous, afin qu’ils s’allient pour faire face à une situation
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
11
critique. Pour arriver à ses fins, il détraqua la conduite d’eau, ce qui força les garçons à travailler de nouveau ensemble.
Ainsi, nous le voyons, la compétition libère l’agressivité qui peut s’exprimer par des conduites belliqueuses allant parfois jusqu’à la barbarie.
Vous n’ignorez pas les violences qui accompagnent certains matchs. Je rappellerai, pour mémoire, que chez nous, en France, le mois dernier, dans le département du Vaucluse, à l’issue d’un match de foot opposant deux clubs d’amateurs, alors que les sportifs se changeaient dans le vestiaire, un joueur irascible a tiré un coup de revolver sur l’un de ses adversaires, le blessant grièvement. Le même mois, le 17 septembre à Belgrade (Serbie) un supporteur français a été pris à partie par des supporteurs de l’équipe adverse. Ils l’ont battu si violemment qu’il en est mort 12 jours plus tard.
Plus loin dans le temps, en décembre 1999, quand l’Olympique de Marseille (l’OM) accumula les défaites, des supporteurs mécontents s’en prirent aux joueurs de cette équipe, qui durent s’enfuir pour ne pas être écharpés.
Quant aux bagarres entre supporteurs, elles sont loin d’être rares. En juin 1998, alors même que le match de football devant opposer l’équipe de Marseille à l’équipe d’Angleterre, dans le cadre du Mondial 98, n’avait pas commencé, des bandes de supporteurs se sont affrontées dans les rues de Marseille, pendant des heures, laissant derrière elles un spectacle de désolation : vitrines brisées, magasins saccagés, voitures renversées et plusieurs dizaines de blessés, dont quelques uns grièvement.
Cette violence n’est pas nouvelle. Au XIV° siècle, en 1314, le maire de Londres « déplorait la passion bestiale et meurtrière occasionnée par les rencontres sportives » (J.C. CHESNAIS)3.
3 CHESNAIS, J.C., 1981. – Histoire de la violence, Paris, p. 132.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
12
Déjà dans l’Antiquité, nous dit Angelo GIANFRANCESCO 4 les « jeux du cirque et de l’amphithéâtre étaient l’occasion de vandalisme et d’affrontements allant jusqu’à la mort, entre supporteurs d’équipes de courses et de gladiateurs… »
Il semblerait que le spectacle de la lutte de deux adversaires affranchisse les spectateurs du vernis social et les libère des freins qui empêchaient leur agressivité de s’exprimer. Car les racines de la violence existent en tout être humain, ainsi que l’ont bien vu Sigmund FREUD5, le philosophe anglais Thomas HOBBES6, ou le poète latin Titus PLAUTE qui vécut au III° siècle avant notre ère et qui eut cette expression : Homo homini lupus (« l’homme est un loup pour l’homme »)7
1. EST-IL POSSIBLE DE CANALISER CETTE VIOLENCE ?
A mon sens, la réponse est positive car il existe de par le monde des civilisations dites « apolliniennes » ( NIETZSCHE), caractérisées par la mesure, la sérénité, la maîtrise de soi, dans lesquelles toute violence est bannie et l’esprit de compétition réduit au minimum. Pour mémoire, je citerai les Arapesh de Nouvelle-Guinée, certains Tahitiens, les Pueblo du Sud-Est des Etats-Unis qui font preuve d’esprit de coopération, de bienveillance, de modération, et chez qui il n’est pas de bon ton d’exceller en quelques chose.
Chez les Hopi, ces Pueblo installés dans la région du Petit Colorado, en Arizona, les enfants ne jouent pas à des jeux compétitifs. Chez les ZUÑI, encore des Pueblo, qui vivent à la frontière de l’Arizona et du Nouveau Mexique et qui valorisent l’entraide mutuelle, celui qui gagne une course, lors
4 GIANFRANCESCO , A., 2009. – Communication personnelle
5 FREUD, S., 1930. – Malaise dans la civilisation
6 HOBBES, T., 1642. – Elemente philosophica seu Politica de cive, trad. frse, Traité du citoyen, 1649.
7 PLAUTE , T., - Asinaria, II, 4, 88.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
13
d’une compétition annuelle, n’est pas admis à concourir l’année suivante.
Dans certaines communautés rurales de Tahiti, les parents apprennent aux enfants à contrôler leur colère et à maîtriser leur agressivité qui ne saurait être tolérée.
Ainsi, nous le voyons, c’est l’éducation qui façonne la conduite ou, pour dire comme Emmanuel KANT, « l’homme ne devient homme que par l’éducation » 8
Voici encore un exemple, tiré du sport, vécu par un célèbre champion, Jérôme GALLION qui fut le capitaine de l’équipe première de rugby de Toulon, championne de France.
« J’ai été confronté, nous dit J. GALLION, à un joueur qui a démarré sa carrière avec moi. Il était violent et très virulent. Il me faisait peur, pourtant je jouais avec lui. Il ne supportait pas d’être agressé même verbalement. C’était connu et l’équipe adverse en profitait. Quand un adversaire l’injuriait, il partait comme un fou attaquer le joueur inconscient qui osait le traiter ainsi. Imaginez ses 14 camarades essayant de le retenir pour l’empêcher de battre celui qui l’avait injurié. De ce fait, il se mettait hors jeu fréquemment et était souvent suspendu. Mais il continuait d’être agressif, ce qui me choquait. J’en ai donc parlé avec lui. Pourquoi, alors qu’il était un bon élément, craquait-il pour des détails ? Je lui ai expliqué que s’il mettait toute son énergie dans les projets de l’équipe, au lieu de l’employer à se battre, il serait un élément très important pour le groupe. Et il a compris. Il se contrôlait d’avantage et était de moins en moins suspendu, tout en étant de plus en plus respecté par ses adversaires et par les arbitres. Il est même allé plus loin, car il a fini par comprendre qu’il suffisait de
8 KANT , E., 1803. – Pédagogie, trad. frse 1855; par A. PHILONENKO, Réflexions sur l’éducation, Paris, Vrin, 1966, p. 71.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
14
menacer pour être respecté. Il a fait une carrière exemplaire, puisqu’il a été champion de France. Aujourd’hui c’est un citoyen normal, qui a été remis dans le droit chemin par le sport ».9
Cela a été possible parce que le sport avec ses règles, incite à la maîtrise de soi, et parce que Jérôme GALLION, non content d’être un grand champion, est aussi un excellent éducateur que je m’honore d’avoir pour ami et comme vice-président de mon association Enfants et Espoir.
Nous arrivons maintenant à la troisième et dernière partie de mon exposé, qui sera consacrée à l’éducation par le sport et aux méthodes de l’association Enfants et Espoir
Dans notre association nous voulons rendre au sport sa fonction première qui est à la fois hédonique (la recherche du plaisir et de la satisfaction), hygiénique et esthétique, mais nous voulons aussi en faire une école de civisme, en apprenant aux jeunes à respecter les règles du fair-play, du jeu franc et loyal, en leur enseignant le Code d’éthique sportive, adopté le 24 septembre 1992 par le Conseil de l’Europe, et qui figure au dos des licences . Ce code dit qu’un joueur doit respecter les règles ; respecter autrui ; être loyal, tolérant, ne pas tricher, ne pas être brutal.
Ces principes sont rappelés dans le petit livret du sportif que nous distribuons aux enfants et dans l’engagement que nous leur faisons signer.
Nous ne disons pas aux jeunes qu’ils doivent se dépasser. Nous les engageons plutôt à connaître leurs limites et à
9 GALLION, J., 2004. – « Violences et dérives dans le sport », in, SILLAMY Norbert , Jeunes, ville, violence. Comprendre, prévenir, traiter, Paris, L’Harmattan, p. 121-131.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
15
s’efforcer de les atteindre grâce à un entraînement régulier, sans excès. Surtout nous leur recommandons de ne pas faire comme ces marathoniens qui passent la ligne d’arrivée à quatre pattes. Quel triste spectacle ! Ce n’est pas ça le sport. L’homme n’est pas une mécanique, dit Roger BAMBUCK, qui fut champion du monde au 100 m et qui couronna sa carrière de sportif en devenant ministre de la Jeunesse et des sports, en France. Actuellement, Roger BAMBUCK est Inspecteur général de l’éducation nationale. Et, en tant que tel, il nous met en garde :
« Le sport c’est bon, c’est bon pour la santé. Oui, d’accord, mais nous ne voyons pas les milliers de morts qu’il y a tous les ans, dus à la pratique du sport. Pas seulement dans le sport de compétition de haut niveau, mais dans la pratique quotidienne des gens qui (…) par l’intensité de la pratique qu’ils font, meurent, parce [qu’ils veulent aller] au-delà de ce qu’ils sont capables de faire »10
1.
Comment nous enseignons
Avant chaque séance d’entraînement, des éducateurs de l’association « Enfants et Espoir » rencontrent les jeunes, durant 20 à 30 minutes. En utilisant différentes techniques : jeux de coopération, jeux de rôles, chants, marionnettes, ils sensibilisent les enfants aux principes moraux que nous voulons leur enseigner :
Nous avons composé à leur intention une chanson qui dit :
« Moi, si je joue au foot, ce n’est pas pour me battre, moi si je joue au foot, c’est pour m’amuser, bien sûr j’veux gagner, mais il y a des règles et moi avant tout j’veux les respecter ».
10 BAMBUCK , R. 2007. – « Intervention au Rassemblement national de l’AFSVFP » esprit sportif et santé, P. 97.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
16
Nous avons aussi conçu des scénarios pour des marionnettes qui mettent en scène des conduites blâmables de certains champions, enfin, nous avons imaginé des jeux de rôles pour les petits de l’école de foot En voici un exemple, pour concrétiser ma pensée. Prenant à part un jeune garçon, l’éducateur lui dit : « nous voulons voir comment vont réagir tes camarades si tu commets une grave erreur de jeu. Tu vas t’emparer du ballon et le porter dans les buts de l’équipe adverse. » L’enfant fait ce qui lui est prescrit et déclenche ainsi un tollé général. Le moniteur fait le naïf : « pourquoi tous ces cris ? ». Les petits disent : « il a pris le ballon avec ses mains ». L’éducateur leur demande : « il n’avait pas le droit ? » et ainsi ce sont les enfants qui disent que le non respect de la règle est source de désordre, et que, sans loi, ni le jeu ni la vie sociale ne sont possibles.
- nous demandons aussi aux enfants s’ils croient que les grands champions respectent toujours les règles ;
- nous leur apprenons à porter un regard critique sur leurs « idoles » et à ne pas les imiter les yeux fermés.
- A la fin d’un match, les perdants applaudissent les gagnants.
2. Les résultats
Des parents et des éducateurs sportifs ont remarqué des changements dans la conduite des enfants : ces derniers se sont mis à parler du fair-play à la maison et à voir, dans le comportement des athlètes qui apparaissent à la télévision s’ils se conformaient au code d’éthique sportive.
Une évolution analogue s’est manifestée chez les éducateurs sportifs. C’est ainsi que l’un d’eux, Victor, déclara lors d’une réunion : « je ne croyais pas du tout à ce que vous vouliez faire avec nos petits, mais j’ai beaucoup réfléchi, désormais,
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
17
j’explique aux enfants que gagner un match en trichant ce n’est pas gagner, c’est surtout tricher avec soi-même, se tromper soi-même. Aussi, je dois le reconnaître, si j’étais sceptique et réticent, aujourd’hui j’ai complètement changé d’avis. Je crois que ce que vous faites est utile et devrait même être généralisé à tous les clubs. ».
Conclusion
Je terminerai par un message que j’emprunte à mon ami et collaborateur Pierre KARLI, neurobiologiste et membre de l’Académie des sciences :
« … il faut dire avec force qu’un devoir impérieux s’impose aux éducateurs (parents et enseignants) : celui de transmettre aux enfants et aux adolescents les instruments et les objets du savoir, les moyens d’un jugements critique et d’une expression authentique, les ingrédients d’une sensibilité épanouie et les fondements d’une visée éthique. Il faut aussi leur apprendre le sens de la mesure et celui des responsabilités, et leur faire comprendre que leur liberté s’arrête là où commence celle des autres et qu’on ne saurait toujours tout recevoir sans jamais rien donner. »11
Je vous remercie de votre attention
11 KARLI, P, 1995. – Le cerveau et la liberté, Paris, Odile Jacob. p. 332
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
18
Bibliographie
BAMBUCK, R., 2007. – « Intervention de Roger Bambuck, ex-recordman du monde du 100 M et de 4 x 100 m, ancien ministre de la Jeunesse et des sports, Inspecteur Général de l’Education nationale », in Esprit sportif et santé, priorité vitale, Paris, AFSVFP (Association française pour un sport sans violence et pour le fair-play), p. 97-99.
BORDENAVE, Y., 1999 – Le Monde, mardi 23 novembre.
CHESNAIS, J. C., 1981. – Histoire de la violence, Paris, p. 132.
FREUD, S, 1930. – Das Unbehagen in der Kultur (Malaise dans la civilisation) , Paris, P.U.F., 1971 (nouvelle édition).
GALLION, J., 2004. – « Violences et dérives dans le sport », in SILLAMY Norbert, Jeunes, ville, violence. Comprendre, prévenir, traiter. Paris, L’Harmattan, p. 121-131.
GIANFRANCESCO, A., 1997. – « Le long calvaire des enfants », Lettre de la santé mentale, Paris, Ligue française pour la Santé mentale, n°s 2,3,4,5.
HOBBES, T., 1642. – Elemente philosophica seu Politica, trad. fr. Traité du citoyen, 1649.
KANT, E., 1803. – Pedagogie, trad. frse. 1855 ; autre traduction par A Philonenko, Réflexions sur l’éducation, Paris, Vrin, 1966.
KARLI, P., 1995. – Le cerveau et la liberté, Paris, Odile Jacob.
Regard psychanalytique sur le sport, Norbert SILLAMY, Tlemcen, octobre 2009
_____________________________________________________________
19
LESNES, C., 2009. – « Lettre des Etats-Unis », Le Monde, jeudi 10 septembre. Courriel : lesne@lemonde.fr
PLAUTE, T. – Asinaria, II, 4, 88.
SHERIF, M. 1936. – The psychology of social norms, New York, Harper and Bros.

------------------------
Cette conférence a été présentée par le Pr. Sillamy à l'université de Tlemcen lors du colloque International sur le sport de performance.
-- A ce sujet je remercie le Pr. d'avoir mis à notre disposition cette conférence.
.... Gadiri Mohammed le 14 novembre 2009.